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Piano solo

Jolivet, André

Mana six pièces pour piano (1935)

J

Jolivet, André

Mana six pièces pour piano (1935)

Années 1930

Jolivet, André

Mana six pièces pour piano (1935)

10 à 20 minutes

Jolivet, André

Mana six pièces pour piano (1935)

Œuvres liées
Effectif
Compositeur
Année
Durée
Œuvre(s)
concernée(s)
France, 1905-1974
Compositeur(s)
concerné(s)

MESSIAEN, Olivier

Le « Mana » de Jolivet

Revue : La Sirène- Revue musicale indépendante
Parution : décembre 1937

"Le « Mana » de Jolivet
par Olivier Messiaen,
La Sirène – Revue musicale indépendante, décembre 1937

Billet parisien :

A l'heure où se termine au Petit Palais, l'exposition des peintres « Indépendants», à l'heure où les toiles d'un Metzinger, d'un Gromaire, d'un Rouault, d'un Picasso, d'un Chirico, où les sculptures d'un Lipchitz, les admirables fers d'un Gargallo vont quitter le public parisien pour faire retour à leurs vrais propriétaires, il convient de se poser une petite question. La musique est elle en avance sur les autres arts ? On est bien obligé de répondre : non. Non, elle n'est pas en avance ; elle est même tristement, piteusement, stupidement en retard. C'est normal, et il en a toujours été ainsi ; mais jamais, jamais ce retard n'a été aussi flagrant. C'est pourquoi il faut soutenir énergiquement ceux et ils sont en nombre infime : trois ou quatre dans le monde entier ceux qui essayent de rattraper un peu de terrain.
Or, je viens de lire une oeuvre, une simple suite de pièces pour piano, qui, par la nouveauté de son écriture, la singularité de son esthétique, semble répondre à ces aspirations. Je veux parler du « Mana » d'André Jolivet.
Procédons par ordre. Qui est Jolivet ? Un jeune de 30 ans, qui a le verbe haut et les sourcils en accents circonflexes ; qui a fait de solides études de contrepoint et fugue avec Paul Le Flem, a travaillé la composition et l'acoustique avec Edgar Varèse, admire Alban Berg et parle de « transmutation de la matière sonore ». Son style ? Abondance de syncopes, de triolets ou quintolets affectés à des valeurs longues ou brèves, et par conséquent (chose curieuse !) conservation de la notion de « temps ». Respiration, insistances et touches rythmiques apparentées aux danseurs balinais et à Varèse, plus qu'à Debussy ou Stravinski. Intervalles mélodiques durs et disjoints : 7es majeures et 9es mineures (voyez Schoenberg). Harmonie atonale, utilisant surtout des combinaisons de quartes justes et augmentées, des résonances naturelles (malheureusement « tempérées » lorsqu'il s'agit du piano), et sachant, en dehors de quelques grands accords de 12 sons largement étagés, supprimer certaines notes et certains intervalles afin que leur entrée en scène soit plus frappante. Mais la grande originalité de ce style réside surtout dans une certaine conception de l'espace sonore. Les registres graves ou aigus s'opposent, se mélangent, se copénètrent, se séparent dans un constant changement. La densité harmonique (entendez : le nombre des voix) offre la même mobilité. De telles sonorités semblent être le centre, le nœud vital de toute une atmosphère harmonieuse « d’ondes sur-entendues ». Jolivet joue avec le silence : il le laisse se répandre librement autour d'une ligne unique, puis l'épaissit de larges résonances, le hache sauvagement de rythmes grinçants, et après avoir fait tournoyer dans l'espace ses derniers lambeaux avec quelques tambours de fureur ou cloches de mystère, il le tue brusquement par un gigantesque coup de gong. On peut dire de Jolivet en changeant un peu les mots ce que Roger Vitrac a dit de Lipchitz et de la lumière : « il a observé les deux seules attitudes nobles qu'il convienne de prendre avec le silence : celles de le soumettre ou de le laisser passer ».
C'est sans doute dans « Mana » que le style de Jolivet s'est affirmé avec le plus de précision. Le « Mana » est « cette force qui nous prolonge dans nos fétiches familiers » . II s'agit donc de peindre en quelques pièces de piano, six petits objets, figurines de cheminée en fil de fer, en paille ou en cuivre, données par Varèse à Jolivet, ou plutôt il s'agit de peindre le fluide contenu dans ces objets et transmis par eux. N'insistons pas trop sur cette croyance au « Mana » qui remonte, paraît il, aux origines de certains peuples, et ne manque d'ailleurs pas de charme, puisqu'elle exalte la poésie du foyer et venons en tout de suite au détail des pièces qui composent cette étonnante suite.
« Beaujolais ». Mouvements saccadés et tristes d'un polichinelle en cuivre. « L'oiseau ». Oiseau féérique, paradisier des îles lointaines, dont les trilles printaniers s'amplifient en un appel lyrique et désespérément cuivré (comme un énorme « chant du coq ») suivi de quelques cuis cuis résignés. Tel le poète fuyant la matière et les contacts terrestres, il a voulu, mais sans y parvenir, s'arracher à sa chaîne. « La princesse de Bali ». Rythmes binaires et ternaires savoureusement mélangés et accélérés, dans le grave du piano. Evocation des longs tambours balinais que l'on percute aux deux extrémités du bout des doigts. La princesse, belle de laideur et coiffée d'un immense diadème de paille, fait son entrée, timide et naïve. Le morceau se développe ornementalement. Les tambours estompés dans le grave, un léger turlututu de flûte dans l'aigu, encerclent la mystérieuse mélodie qui chute trois fois les mêmes intervalles. Un crissement de fer et de soie, un profond tam tam, et voici terminée une des meilleures pages du recueil. « La chèvre » est très caractéristique de la manière Jolivesque. Accords dissonants répétés durement, oppositions constantes des registres, thème de trois notes, qui passe d'une voix à l'autre sans crier gare, en mouvement contraire, interverti, dessus dessous, de face, par côté, on le retrouve partout, têtu, obstiné. « La vache ». Une vache mélancolique, poétique. La flûte de « Pierrot lunaire » aurait elle suggéré cette ligne dépouillée ? Cela n'empêche pas « la vache » d'être une preuve : la preuve que Jolivet est un grand mélodiste. Et voici le dernier personnage, « Pégase », le cheval ailé. Cette pièce est admirable. C'est la plus noble, la plus haute, la plus personnelle que Jolivet ait jamais écrite. Deux thèmes se partagent l'exposition. Le premier rythmique (piaffements d'impatience), le deuxième mélodique (envol éperdu vers des sommets difficiles). Milieu sur un troisième thème (sorte de danse hiératique qui rappelle les sonorités glissantes des Ondes Martenot). Reprise des deux premiers thèmes. Développement des thèmes 2 et 3. Exaspération terrible du thème 2, parti à la conquête du ciel ; plein d'espoir et d'angoisse il bat de l'aile au vitrage des invisibles ; il flaire, il voit, il touche presque le but immatériel qui prolonge son âme ! Puis, plus rien. La chute d'un corps." (Olivier Messiaen)

Ce texte (dans une version quelque peu différente) a également été présenté en introduction à la partition éditée de "Mana".

Page actualisée le 28/03/2016

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